Claire Cecchini lit un extrait de je ne chasse pas sur mon territoire.

Un jour, j’ai eu comme le désir fou d’attraper les mouches qui voletaient et vrombissaient rageusement autour de moi. Le début du printemps et plusieurs périodes de chaleur inhabituelles avaient favorisé leur développement et fait éclore les larves prématurément: elles étaient légion. Je crois bien que c’était un dimanche car nous étions réunis à plusieurs, famille et amis, dans la cuisine de la sœur de Pascal. L’orage s’annonçait et la journée avait baigné dans une moiteur qui nous avait tous plongés dans un état de torpeur malsaine, un peu belliqueuse. Une sorte de distance brumeuse et gélatineuse s’était installée entre nous et le monde. La sœur de Pascal s’était récemmentinstallée à Durbuy elle aussi. Elle s’ennuyait presque autant que moi, cherchait des occupations. Nous l’écoutions parler du réseau de femmes entrepreneures du coin qu’elle présidait. Nous étions vaguement agacés. Elle était pénible avec sa manie de vouloir mettre tout le monde en contact pour produire plus et mieux. Ce truc de réseaux me fatigue depuis toujours. Je n’aime pas les rassemblements. Je voyais bien que Pascal ne la supportait pas non plus, il claquait nerveusement de la langue à chaque fois qu’elle finissait une phrase. Elle semblait ne rien remarquer et continuait à parler sans se soucier du manque d’intérêt qu’elle provoquait, tout en mangeant une pomme, nerveusement, devant la poubelle ouverte, comme pour ne pas perdre une minute avant de pouvoir en jeter le trognon. Elle portait ses lunettes de soleil parce qu’elle venait de se faire opérer des yeux mais   peut-être aussi pour ne pas voir notre ennui, notre impatience, qui se propageaient dans une ondulation brutale faisant tressauter nos genoux, nos pieds. On ne la voyait pas sous les verres solaires, elle aurait pu parler toute seule ou à la poubelle que ça aurait été pareil, toute absorbée qu’elle était par sa conférence sur l’entreprenariat féminin. J’ai vu une mouche se poser sur la soucoupe de sa tasse de thé, comme pour me narguer, et je n’ai plus pensé qu’à ça, à la mouche, à ma capacité ou non de l’attraper. J’ai attendu qu’elle s’assoupisse un peu, qu’elle baisse la garde, qu’elle se concentre sur l’exploration de la soucoupe tachée. Ma main a plongé subitement, renversant sur son passage la tasse et le thé sur le sol. Surprise, ma belle-sœur a crié en même temps que moi. J’exultais, ne me résolvais pas à ouvrir ma main de peur que ma proie s’envole, cherchais stratégiquement comment l’écraser entre mes deux paumes sans qu’elle profite d’une faille pour s’échapper. À un moment, j’ai senti entre mes doigts son corps croustiller. 

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